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vendredi 2 septembre 2011

Transhumanisme, posthumanisme: entretien avec Jean-Michel Besnier

Voici en intégralité un entretien réalisé pour Radio Campus Paris avec le professeur de philosophie Jean-Michel Besnier, auteur entre autres titres de: Demain les posthumains: le futur a-t-il encore besoin de nous?, ou encore: La croisée des sciences: questions d'un philosophe.
Vous pouvez également retrouver l'émission Dessine-Moi Un Mouton, pour laquelle a été réalisé cet entretien: http://www.radiocampusparis.org/societe/dessinemoiunmouton/transhumanisme-et-robotique-lavenir-de-lhomme-est-il-humain/

PARTIE I:

PARTIE II: Réalisation de l'entretien: Hugo Vermeren & Emile Gayoso

jeudi 4 juin 2009

Harvard: Fac hérétique!

"Les universités, par nature, nourrissent une culture de turbulence et même d'indiscipline. Il n'est pas facile de convaincre une nation ou le monde de respecter, encore moins de financer, les institutions dont la vocation est de défier les postulats fondamentaux de la société. Harvard maintiendra, j'en suis sûre, les traditions de liberté académique et de tolérance envers l'hérésie ». (Drew Gilpin Faust, historienne et directrice de Harvard)

jeudi 3 février 2011

De la comparaison à l'analogie

La comparaison et l'analogie sont des formes de raisonnement logique et esthétique très fréquemment utilisées ; mais qu'est-ce qui les différencie, au juste ? Ne s'agit-il que d'une distinction savante entre deux catégories qui, en pratique, recouvrent les mêmes réalités ?
De loin, en adoptant une grossière focale logique, il pourrait sembler que les actes de comparaison et d'analogie se confondent dans une catégorie plus vaste de processus cognitifs que l'on pourrait rassembler sous l'expression de "mise en relation d'objets a priori hétérogènes".
En fait, au sein de cette grande famille des processus de "mise en relation d'objets a priori hétérogènes", la comparaison et l'analogie procèdent de mécanismes cognitivo-perceptifs distincts : tandis que la comparaison saisit dans sa globalité un objet pour le mettre en rapport avec un autre objet, lui aussi saisi dans sa globalité (Pierre ressemble à Paul), l'analogie capte la relation qui unit un élément d'un système à un autre, avant de la comparer à une autre relation (dite analogue) unissant deux éléments d'un autre système (Pierre est aussi débraillé que Paul est mal peigné).
Si la comparaison saisit dans le réel des correspondances métaphoriques (relation d'un tout à un autre tout), l'analogie perçoit dans le réel des relations logiques entre correspondances métonymiques (relation d'une partie à un tout). C'est-à-dire que l'analogie compare deux tout pris, non en tant que totalités indivisibles, mais en tant que systèmes, id est ensembles finis de relations logiques entre éléments simples.
Ainsi, la comparaison a un caractère élémentaire que l'analogie n'a pas : elle est la plus petite opération logique servant à mettre en relation deux tout. L'opération élémentaire complémentaire de la comparaison serait alors la métonymie, qui pourrait se définir comme la plus petite opération logique mettant en relation un tout avec ses parties. Ce n'est qu'à partir de ces deux opérations élémentaires que l'analogie est possible. On comprend dès lors le caractère fondateur de cette opération pour l'esprit humain et sa rationalité scientifique. Nombre de philosophes (Bachelard, Duhem) et d'anthropologues (Levi-Strauss, Descola) l'ont d'ailleurs déjà souligné.
C'est en effet par la mise en correspondance d'expériences sensorielles et cognitives distinctes que petit à petit, peut se contruire l'intelligibilité d'un monde. Voilà donc le rôle primordial de cette opération logique : tisser des liens entre l'infinie diversité des expériences du monde vécues par l'homme, faire de l'Un avec du Multiple, réduire l'Autre au Semblable.

vendredi 28 mars 2014

Location & Liberté



J’ai pour exister un bel appartement, une voiture confortable et un emploi décent. Bien qu’on m’en ait donné mille fois l’occasion, je ne possède aucun de ces agréments. Malgré les égards de mon agence immobilière, les offres de mon garagiste et les enchères de mon patron, je reste locataire...de mon toit, de mon volant, de mon bureau. Car je veux rester libre.

J’ai pour me damner un petit bout de trottoir dans un bois très urbain. J’y vais depuis longtemps, et j’ai pour une certaine artisane d’un antédiluvien métier un entrain sans cesse renouvelé. Entrain qu’elle semble partager à tel point qu’elle voudrait désormais m’offrir ses services gratis pro deo. Mais je préfère les louer. Car je veux rester libre.

J’ai pour me sauver une petite chapelle bien douillette. J’y prie depuis les lustres, je m’y confesse aussi, et le majordome de la maison de Dieu connaît par cœur les errances de mon corps et les vicissitudes de mon âme. Il m’a fait comprendre qu’avec quelque obole, une assiduité sans faille au sermon et son poids en missel, je pouvais espérer le pardon et racheter mes péchés. Mais je préfère les louer. Car je veux rester libre.

dimanche 6 novembre 2011

La sociologie et le langage des arts

Le sociologue n’a, vis-à-vis de l’art, et en particulier de la littérature, cousine par l’alliance de l’écrit de toute science sociale, aucune des facilités dont jouissent ses voisins historiens et anthropologues. Tandis que l’histoire va chercher dans la poussière du passé des mystères propices à un écart vers le romanesque, l’anthropologie trouve dans les coutumes et les mythes qu’elle ramène de contrées lointaines la matière de récits dont la collection Terre Humaine a fini de prouver la valeur littéraire.
Mais le sociologue n’a la plupart du temps ni les ressources du lointain dans le temps –ce passé chasse-gardée des historiens-, ni celles du lointain dans l’espace –ces ailleurs que les anthropologues se proposent de nous rendre intelligibles- ! Le sociologue écrit sur ce qui ce passe ici et maintenant : point d’avant ni d’ailleurs si ce n’est comme éclairage du présent…dès lors, il peut sembler plus difficile aux praticiens de cette discipline de franchir le rubicon séparant l’"écrit analytique" de l’"écrit esthétique".
C’est pourtant ce que proposent Michel Maffesoli et Howard Becker ! Le premier propose carrément aux sciences sociales un « nouveau paradigme esthétique : la sociologie comme art » : c’est le titre de l’article qu’il publia à ce sujet en 1985 dans la revue Sociologie et Sociétés ; le second, dans un ouvrage plus récent, paru en 2009 et intitulé « Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales », propose une nouvelle méthode sociologique, foisonnante et pluridisciplinaire, qui utiliserait les vertus du théâtre, de la photographie, du dessin et bien sûr du roman dans l’activité même de recherche et de sa restitution…
Nouveau paradigme d’un côté, nouvelle méthode de l’autre : voilà la sociologie armée pour entreprendre sa métamorphose artistique. Mais pourquoi, au juste, la description de la société aurait-elle besoin du langage des arts ? Maffesoli écrit : « nombre d’adhérences télévisuelles, de fascinations fictionnelles ou même d’effervescences politiques sont sans cela [le paradigme esthétique] incompréhensibles : du corps mystique qui chaque semaine se crée autour de Dallas [nous sommes en 1985 !] à l’afoulement des grands magasins ou autres rassemblements sportifs, on retrouve une interaction affective qui se moque bien de nos jugements de valeur », et qu’on ne peut comprendre, poursuit-il qu’avec « une conversion de l’esprit qui fasse de nous [les sociologues] non plus des critiques, des contempteurs mais bien des esthètes de l’existence ».
Becker, lui aussi animé par le désir de se libérer de ce qu’il appelle, la « tyrannie des formes conventionnelles », propose à ses étudiants d’écrire non des dissertations mais des petites pièces de théâtre, et de restituer leurs travaux non en exposés mais en performances…ces « performances de sciences sociales » dont il encourage la diffusion sont d’ailleurs la matière première de son livre puisque ce sont les discussions avec ses étudiants sur le statut de la connaissance produite par ce biais qui l’ont amené à l’écrire…
Ainsi, les deux sociologues font-ils le même constat de l’inadéquation du langage conceptuel de la sociologie à la description la plus complète possible des faits de société. Ces derniers seraient trop nombreux et trop fins pour que le tamis grossier d’une sociologie purement écrite et analytique parvienne à les recueillir.
Si l’on revient un peu en arrière et que l’on met en vis-à-vis ces propositions avec la volonté des Durkheim ou Bourdieu de faire de la sociologie une science à part entière, cela semble coincer un peu !
En effet, supposons un instant que les sociologues se mettent à écrire des romans de stratification sociale, des poèmes d’analyse structurale, ou à mettre en scène des enquêtes ethnométhodologiques, qu’adviendrait-il des sacro-saints principes de falsifiabilité et de cumulativité ? Toute œuvre de fiction ne les fait-elle pas voler en éclat ?
Pour Maffesoli, et son paradigme esthétique, cela ne poserait aucun problème puisqu’il propose de maintenir en même temps qu’une sociologie comme art une sociologie « sociologisante », c’est son mot, dont on s’imagine qu’elle continuerait à respecter les critères de scientificité.
Pour Becker, il semble que les arts aient des vertus plus méthodologiques et restitutives qu’épistémiques. Dit plus simplement, les arts aiguillonnent la pensée sociologique ou bien la rendent accessible autrement, mais ils ne remettent pas en cause la nécessité d’avoir recours à un langage conceptuel et technique dans les communications scientifiques.
Tout compte fait, les sociologues auraient intérêt à aborder la question de leurs relations aux langages artistiques d’une manière plus détendue. Eux qui passent un temps considérable à s’escrimer dans des séminaires aux formats tous plus innovants les uns que les autres, ne pourraient-ils pas considérer que les arts, sans remettre en cause le contenu de leur recherche, pourrait en revanche lui fournir de nouvelles formes. Martín, ici présent, a ouvert sa présentation au dernier congrès de l’Association Française de Sociologie par une micro-fiction : cela ne l’a pas empêché ensuite d’exposer ses résultats dans la plus docte tradition académique !
Loin des ruptures épistémologiques maffesoliennes, l’art en sciences sociales pourrait n’être finalement qu’un des formats utilisés pour des recherches dont le contenu, lui, resterait soumis aux règles établies de la scientificité.

vendredi 27 novembre 2009

La femme, un personnage encombré!

Il est remarquable que le sexe dont on célèbre le plus la nudité dans l'art comme dans les médias soit, au sein de l'espace public, le plus chargé d'attributs superfétatoires. La femme ne gagne en effet sa féminité qu'au prix de nombreux ornements d'une silhouette qui in naturalibus est toujours suspecte des sournoiseries antagonistes que sont la séduction et l'androgénie. Comme si l'on craignait à la fois que la femme ne soit trop femme -c'est-à-dire séductrice- et qu'elle ne le soit pas assez au risque d'une confusion avec l'autre sexe -le péril androgyne!-.
Ainsi, en sus d'une chevelure généralement abondante et exigeante en soins comme en apprêts, la peau d'une femme se doit d'être fine et douce, et il lui faut habiller son corps d'une multitude d'objets: à son cou pendent des colliers, à ses oreilles des boucles, à ses poignets des bracelets. Enfin, prolongement extra-corporel d'une peau avec laquelle il partage sa substance, le sac-à-main, à la fois ustensile et ornement, vient couronner cet enrobage du corps féminin en même temps qu'il le garantit. En effet, s'il a en partie pour fonction de compenser l'absence fréquente de poches dans la mode féminine -les femmes s'habillent pour plaire et les hommes pour faire, c'est bien connu!-, il sert avant tout d'atelier de conservation du musée d'oeuvres éphémères qu'est le visage de la femme maquillée.
Crayons et pinceaux pour cils et sourcils, tubes de mascara, bâtonnets de rouge à lèvre, boîte de poudre de riz, éponges applicatrices, coton-tiges correcteurs: toute une artillerie lourde veillant au grain...et couvrant le front vénusiaque des assauts imprévus des affects et du temps.
Mais cette logistique de la décoration du visage est à la fois une manne et un fardeau pour la gent féminine. Ainsi, elle y trouve à la fois des ressources variées de mise en valeur plastique et tout un attirail encombrant qu'elle doit traîner avec elle sous peine de voir diminuer l'intérêt qu'on lui porte.
Magnifiée par un revêtement lumineux et coloré, un enrobage parfaitement lisse, un masque capable de cacher la fatigue ou la vieillesse, la femme est aussi empêtrée par les soins constants qu'il lui faut s'administrer pour que la pellicule délicate où elle projette et interprète son personnage ne perde rien de sa superbe.
Si l'on ajoute à cela la pratique des talons hauts et des vêtements moulants, on doit bien se rendre à l'évidence: la beauté qu'autorise ce nuage d'attributs ne peut être que statique! Pas question de courir en talons aiguilles, d'enfourcher un vélo avec une jupe fuseau et encore moins d'abîmer son fard par une sueur importune.

Ainsi, la figure souple et féline de la femme d'intérieur -dans une vision certes plus romantique que consumériste- se trouve au-dehors comme pétrifiée sous l'oeil pervasif et implacable d'une Méduse des canons de beauté. La tigresse d'alcôve s'est faite brebis boiteuse au doux lainage. Certes, d'une laine bigarée et multiple, mais surtout encombrante et étouffante, proliférant sous les injonctions des moutons mâles -à la toison plus courte mais pareillement standardisée-, qui jouissent bassement de voir la beauté de leurs femelles mise en boîte.
Chaque jour qui passe dans ce régime esthétique où la femme s'apprécie à son volume ornemental, et donc à sa statique*, est un enlèvement des sabines auto-perpétré. Nous autres sabins modernes ayant lu Ronsard, écouté Chopin et admiré Manet nous nous ravissons à nous-mêmes la beauté féminine pour aller l'enfermer dans des poupées gigognes dont les vives couleurs et le large sourire nous font oublier le vide et la coformité.
Et qu'importe si nos nymphes ont le corps trop lesté pour courir dans les bois, si nos naïades aux cheveux laqués craignent désormais l'eau des rivières, si nos Eves en mini-jupe laissent pourrir les pommes des jardins suspendus! Les Adams d'aujourd'hui s'en tiennent bien les côtes: "l'on ne peut plus danser, qu'à cela ne tienne: marchons en cadence!"

*à l'inverse du régîme masculin qui pourrait s'analyser comme relevant d'une dynamique de la surexcitaion où l'hyperactivité est le modèle à suivre.

lundi 2 avril 2012

Le Nouveau Parti Poétique (NPP) est né

C'était il ya deux semaines à l'occasion du printemps des Poètes. L'évènement s'est produit à Jules Joffrin, dans le XVIIe arrondissement de Paris, au marché du Poteau, sous l'aile généreuse de la Ruche des Arts!



mardi 25 août 2009

Les maux de Péguy

Un mot n'est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L'un se l'arrache du ventre. L'autre le tire de la poche de son pardessus.

Chalres Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, 1910.

mardi 29 janvier 2013

Fêtes de sang, fêtes de chair


Les regards sociologiques d’un missionnaire et d’un écrivain sur les figures respectives de la fête religieuse et du festin populaire.


Pour cette première chronique de l’année 2013, je vous propose d’aller chercher les sciences sociales là où on ne pense pas les trouver : dans les récits de voyage d’un missionnaire franciscain et dans la prose de Zola. Pour ne pas s’embarrasser de nuances, disons que les premiers illustreront la catégorie des fêtes religieuses, empreintes de solennité et organisées autour de rituels, tandis que la seconde décrira ce type de fête immémorial que le faste d’un repas bien arrosé suscite sans exception.

Il était une fois donc une époque lointaine où les universités n’accueillaient pas encore de sociologues, toutes occupées qu’elles étaient à débattre de doctes sujets comme l’emplacement exact du paradis terrestre ou le dénombrement des anges. Nous sommes au Mexique, au milieu du XVIe siècle. Tenochtitlan, ex-capitale de l’Empire Aztèque, fume encore de sa destruction par Cortès et ses conquistadors deux décennies plus tôt…et parmi les décombres de la cité lacustre, sur les ruines d’un monde qui se décompose à vue d’œil sous les assauts conjoints des lames des soldats, des bibles des missionnaires et des germes de l’homme blanc, un homme, moine de son état, de l’ordre pauvre des franciscains, va devenir le premier ethnologue de l’Amérique. Bernardino de Sahagun, en apprenant le nahuatl, en enquêtant sur le terrain, en allant interviewer ces indigènes de la Nouvelle Espagne et en recueillant leurs récits avec exactitude malgré la répulsion que certaines pratiques inspirait à sa morale chrétienne, va, sans le savoir, ouvrir la voie à des méthodes de connaissance de la société que les sciences sociales institueront trois siècles plus tard.
Dans le texte suivant, il décrit le sacrifice d’une prêtresse du dieu aztèque Huixtocihuatl lors de la septième fête annuelle :

Relation de la septième fête annuelle : Tecuilhuitontli, Florentine Codex, L. II, chap. 26.

Et  quand  l’aube  se  levait,  lorsque  c’était  déjà  [le  jour  de]  la  fête,  alors,  se  parent  les prêtres des offrandes, les prêtres sacrificateurs. Et [ceux] qui s’appelaient Huixtotin se parent en  olmèques,  se  peignent  le  visage  chacun  à  la  façon  des  olmèques  [des  prêtres  de Huixtocihuatl].  Leur  ornement  de  nuque,  leur  ornement  de  papier  [fixé  à  la  mèche  de cheveux de l’occiput] et leurs insignes guerriers et parures sont faits avec des serres d’aigle, des ornements de tête en plumes de quetzal, du duvet d’aigle.

Et  tous  les  gens  du  commun  regardent chaque  chose ;  tous  [ont]  chacun  leurs  fleurs, chacun leurs fleurs d’œillet d’Inde ; et certains ont leurs fleurs d’artemisia.

Cela fait, ils montent [la personnificatrice de] Huixtocihuatl au sommet [du temple de] Tlaloc. Avec [elle] ils font monter les captifs pour lui servir de lit, ceux qui deviendront lit, ceux qu’elle daignera emmener avec elle, ses accompagnateurs dans la mort, les premiers qui mourront.

Et quand ils les ont fait monter sur le temple de Tlaloc, alors on tue les captifs. Et une fois les captifs morts, la [personnificatrice de] Huixtòcihuatl vient seulement à la suite, elle ferme [la marche], elle va fermant [la marche], elle va fermant [le groupe], elle le recouvre.

Et une fois cela fait, voilà que déjà ils l’étendent [sur] la pierre sacrificielle, ils l’étendent couchée sur le dos. Chacun [des prêtres] l’attrape, chacun [des prêtres] la saisit, ses bras, ses jambes  se  tordent,  ils  la  courbent  en  arrière.  Et  leur  façon  de  saisir  la  tête  consiste  à  la conduire au plus près du sol. Et  c’est  avec  le  rostre  d’un  poisson  scie  qu’il  appuient  fortement  sur  son  cou,  [un  rostre comme] un harpon, dentelé, très épineux, sur les deux côtés très épineux.

Et le sacrificateur se tient prêt, se tient très droit. Aussitôt il lui ouvre la poitrine de part en part. Et [quand] sa poitrine a été ouverte, le sang sort en jet, il gicle au loin, c’est comme s’il jaillissait, comme s’il dégouttait, comme s’il bouillonnait.

Et  une  fois  cela  fait,  alors  il  lui  saisit  le  cœur,  il  le  dépose  dans  une calebasse  vert-bleue qu’ils appelaient « calebasse-pierre précieuse ».


Trois siècles plus tard, à Paris. Loin des festivités religieuses en grande pompe et de la ferveur sacrificielle aztèque, Zola nous décrit ans le chapitre VII de l’Assomoir, toutes les stratégies d’acteurs se cachant derrière la simple échéance d’un dîner.
La fête, alors théâtre des égos et des statuts, devient lieu de conversion des capitaux tangibles, social et économique, en capital symbolique. On ne compte plus pour gagner en prestige !

La fête de Gervaise tombait le 19 juin. Les jours de fête, chez les Coupeau, on mettait les petits plats dans les grands ; c'étaient des noces dont on sortait ronds comme des balles, le ventre plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage général de la monnaie. Dès qu'on avait quatre sous, dans le ménage, on les bouffait. On inventait des saints sur l'almanach, histoire de se donner des prétextes de gueuletons. Virginie approuvait joliment Gervaise de se fourrer de bons morceaux sous le nez. Lorsqu'on a un homme qui boit tout, n'est-ce pas ? c'est pain bénit de ne pas laisser la maison s'en aller en liquides et de se garnir d'abord l'estomac. Puisque l'argent filait quand même, autant valait-il faire gagner au boucher qu'au marchand de vin. Et Gervaise, agourmandie, s'abandonnait à cette excuse. Tant pis ! ça venait de Coupeau, s'ils n'économisaient plus un rouge liard. Elle avait encore engraissé, elle boitait davantage, parce que sa jambe, qui s'enflait de graisse, semblait se raccourcir à mesure.
Cette année-là, un mois à l'avance, on causa de la fête. On cherchait des plats, on s'en léchait les lèvres. Toute la boutique avait une sacrée envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort, quelque chose de pas ordinaire et de réussi. Mon Dieu ! on ne prenait pas tous les jours du bon temps. La grosse préoccupation de la blanchisseuse était de savoir qui elle inviterait ; elle désirait douze personnes à table, pas plus, pas moins. Elle, son mari, maman Coupeau, madame Lerat, ça faisait déjà quatre personnes de la famille. Elle aurait aussi les Goujet et les Poisson. D'abord, elle s'était bien promis de ne pas inviter ses ouvrières, madame Putois et Clémence, pour ne pas les rendre trop familières ; mais, comme on parlait toujours de la fête devant elles et que leurs nez s'allongeaient, elle finit par leur dire de venir. Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant absolument compléter les douze, elle se réconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient autour d'elle depuis quelque temps ; du moins, il fut convenu que les Lorilleux descendraient dîner et qu'on ferait la paix, le verre à la main. Bien sûr, on ne peut pas toujours rester brouillé dans les familles. Puis, l'idée de la fête attendrissait tous les coeurs. C'était une occasion impossible à refuser. Seulement, quand les Boche connurent le raccommodement projeté, ils se rapprochèrent aussitôt de Gervaise, avec des politesses, des sourires obligeants ; et il fallut les prier aussi d'être du repas. Voilà ! on serait quatorze, sans compter les enfants. Jamais elle n'avait donné un dîner pareil, elle en était tout effarée et glorieuse.


Mais si la fête est le lieu de tous les calculs, de toutes les rationalités intéressées, la pression qui pèse sur elle et sur son succès en font également, de manière paradoxale, un lieu de démesure. C’est parce qu’il est coûteux de bien paraître devant tant de monde et durant de longs moments que l’alcool coule à flot et la bonne chère abonde. Rendu possible par le jeu subtil de l’esprit, la fête est aussi l’occasion d’une libération des corps. Dans la suite du chapitre VII, Zola nous décrit ce lent craquèlement du vernis des codes du savoir-vivre dans la fièvre apoplectique du banquet :

Alors, la maison craqua, un tel gueulement monta dans l'air tiède et calme de la nuit, que ces gueulards-là s'applaudirent eux-mêmes, car il ne fallait pas espérer de pouvoir gueuler plus fort.
Personne de la société ne parvint jamais à se rappeler au juste comment la noce se termina. Il devait être très tard, voilà tout, parce qu'il ne passait plus un chat dans la rue. Peut-être bien, tout de même, qu'on avait dansé autour de la table, en se tenant par les mains. Ça se noyait dans un brouillard jaune, avec des figures rouges qui sautaient, la bouche fendue d'une oreille à l'autre. Pour sûr, on s'était payé du vin à la française vers la fin ; seulement, on ne savait plus si quelqu'un n'avait pas fait la farce de mettre du sel dans les verres. Les enfants devaient s'être déshabillés et couchés seuls. Le lendemain, madame Boche se vantait d'avoir allongé deux calottes à Boche, dans un coin, où il causait de trop près avec la charbonnière ; mais Boche, qui ne se souvenait de rien, traitait ça de blague. Ce que chacun déclarait peu propre, c'était la conduite de Clémence, une fille à ne pas inviter, décidément ; elle avait fini par montrer tout ce qu'elle possédait, et s'était trouvée prise de mal de coeur, au point d'abîmer entièrement un des rideaux de mousseline. Les hommes, au moins, sortaient dans la rue ; Lorilleux et Poisson, l'estomac dérangé, avaient filé raide jusqu'à la boutique du charcutier.
Quand on a été bien élevé, ça se voit toujours. Ainsi, ces dames, madame Putois, madame Lerat et Virginie, incommodées par la chaleur, étaient simplement allées dans la pièce du fond ôter leur corset ; même Virginie avait voulu s'étendre sur le lit, l'affaire d'un instant, pour empêcher les mauvaises suites. Puis, la société semblait avoir fondu, les uns s'effaçant derrière les autres, tous s'accompagnant, se noyant au fond du quartier noir, dans un dernier vacarme, une dispute enragée des Lorilleux, un « trou la la, trou la la », entêté et lugubre du père Bru.



lundi 22 novembre 2010

Contre la démesure qui ronge le siècle

Seule l'affirmation du principe inconditionnel de commune humanité et l'institution conjointe d'un revenu minimum et d'un revenu maximum peut nous donner de vraies chances d'éviter la double catastrophe qui nous guette à brève échéance: celle d'une dégradation dramatique et irréversible de l'environnement naturel et celle du déchaînement de la guerre de tous contre tous.

Alain Caillé, philosophe, Libération, le 9 novembre 2010.

dimanche 1 novembre 2015


Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l’illusion d’une véritable destinée.

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, 1936.

lundi 6 février 2017

Universelle souffrance

Toute rencontre amoureuse nous semble unique ; l’amoureux se sent en quelque sorte élu, lui, parmi des milliers d’autres, pour ce qu’il a de plus singulier, pour ses qualités les plus personnelles, pour sa façon d’être irréductiblement sienne.

Quand vient la rupture, l’amoureux délaissé est rejeté dans le commun. Son immense souffrance, qui est d’abord celle de la perte d’une partie de soi –car aimer c’est sentir par un deuxième corps, vivre par un deuxième être – est aussi celle d’un retour à l’indistinction. 

La section du lien amoureux rejette les êtres auparavant noués en une tresse unique dans la masse des cœurs semblables. Atomisé, dénudé, soudain identique à tous les autres, l’amoureux délaissé se sent comme un quidam parmi les quidam, c’est-à-dire le plus misérable des hommes.

Ainsi le bonheur amoureux est-il toujours, au sens propre, un bonheur existentiel, car si être aimé d’un autre c’est devenir quelqu’un d’autre, c’est avant tout devenir quelqu’un, c’est exister de façon singulière.

Le malheur amoureux, par contraposée, est une expérience de l’universel. 

La souffrance du commun, de l’indistinction d’une vie insensée car solitaire, privée d’un autre qui la reconnaisse et lui donne sens, est un état connu de tous, tandis que l’élection de l’amour reste le privilège d’un groupe.

Voilà pourquoi la souffrance a des vertus communiantes que le bonheur n’aura jamais : elle est notre lot à tous, le ciment indestructible et glacial de la condition d’être humain, le baptême obligé par lequel il nous faut tous passer et qui nous fait tous frères, frères en absence, frères de sang.

dimanche 6 mai 2012

L'écrivain Patrick Chamoiseau sur le mouvement de société que représente le Front de Gauche

Morceaux choisis d'une interview accordée à l'Humanité le 2 mai dernier:


"Le problème des élections présidentielles c'est qu'elles focalisent les énergies sur une personnalité, alors que nous sommes en face de la nécessité d'un changement radical de ce qui nous sert d'imaginaire économique. Si le capitalisme financier n'est pas soumis à l'autorité d'une autre économie, d'un autre imaginaire, aucun Etat, aucun gouvernement, et encore moins un « homme providentiel », ne seront en mesure de modifier la donne.

La métamorphose qui nous est nécessaire, et qui est nécessaire à tous les peuples du monde, est à la fois citoyenne et systémique. Dès lors, si on garde à l'esprit cette perspective-là, cette élection se révèle autrement. Quelque chose de pas banal s'est produit : l'émergence d'une nouvelle force politique, une nouvelle conscience, celle du Front de gauche."

[...]

"Ceux qui ont adhéré à ce mouvement-là ont en quelque sorte accédé à un autre ordre de réalité : un rideau d'illusion commence à se défaire. Cela n'a rien à voir avec les agglutinations individuelles de peurs, de souffrances, de misères morales, de paupérisations, d'inquiétudes, effets de crise et autres destructions du capitalisme, qui constituent le vote Lepéniste."

"[...] Mais le plus important, c'est que la France continue à construire la nouvelle force que Jean-Luc Mélenchon a réussi à cristalliser, l'inscrire dans les consciences et les imaginaires, puis la déployer dans l'appareil politique. Concourir à la victoire de Hollande est essentiel, consolider la nouvelle force est fondamental."






lundi 21 septembre 2009

De l'encre à l'octet: qu'est-ce qu'écrire à l'ère des réseaux? Partie 1.

Qu'est-ce qu'écrire? « Tracer sur un support des signes convenus appartenant à un système d'écriture » (dictionnaire de l'Académie Française), « tracer les signes graphiques qui représentent une langue » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), ou encore «Créer une représentation de mots à l’aide de lettres et de symboles par le biais d’un média. (Wiktionnaire) »...j'ai volontairement laissé apparents les liens hypertextes de la dernière définition pour montrer que tant sur le fond que sur la forme, l'activité « écriture » est en train d'être profondément remaniée!

Néanmoins, les définitions ne sont jamais très éclairantes! Mieux vaut penser chaque terme de manière dynamique, comme un réseau de sens toujours en mouvement! J'ai affiché il y a quelques temps sur ce blog une phrase sentencieusement libellée comme ''aphorisme'' mais qui me tient très à cœur: « chaque mot est un théâtre sur la scène duquel la pensée joue toujours une pièce différente ». Combien de nuits blanches peut-on passer à chercher le mot juste pour un titre, une rime ou même une réplique et bien souvent le même mot peut apparaître deux, trois fois comme une solution possible mais sous un masque différent! Chaque mot a un lien vital avec le contexte qui l'a sollicité, et en retour ce contexte le nourrit d'une saveur qu'il ne perdra pas complètement dans ces usages ultérieurs, du moins pour celui qui l'aura employé par le passé. Contrairement aux apparences, les mots, ni même les phonèmes, ne sont pas les structures atomiques du langage: ce sont des réseaux dynamiques de significations!
A chaque immersion dans un contexte (la phrase en est un), ce sont différents pôles de ce réseau qui sont activés, et l'interaction entre le contenu pluri-signifiant du mot avec ce contexte fournit le sens de l'expression. L'existence de sens multiples ''officiels'' pour un seul et même mot est le résultat d'un processus de différenciation d'un syntagme avec son contexte initial de production. Au fur et à mesure que l'utilisation d'un syntagme s'éloigne de son script originel pour s'inscrire dans un nouveau contexte de sens stabilisé, ce syntagme acquiert une nouvelle signification susceptible plus tard d'entrer dans un dictionnaire. Les lettres et les mots sont ainsi comme des légos accompagnant un enfant dans le temps. Les combinaisons qu'il fera seront sans cesse différentes et le sens pris par chaque pièce dans ses constructions évoluera au gré de son imagination.

Mais revenons aux définitions données en exergue de ce texte. Le contraste entre celle proposée par l'Académie Française et le dictionnaire de Wikipedia est frappant. La première assimile l'écriture au tracé de signes sur un support, tandis que la seconde la caractérise comme la création de représentations de mots « par le biais d'un média ». Ainsi, alors que la définition de l'Académie relève encore de l'ordre classique du tracé et de la matérialité du support, celle du dictionnaire « libre » (puisque tout internaute peut y contribuer) remplace la continuité du tracé par la combinaison de « lettres et de symboles » s'effectuant non plus « sur un support » mais « par le biais d'un média »: de graphique et matérielle, l'écriture devient combinatoire et virtuelle.

Notre propos n'est pas ici de classer ces différentes définitions selon qu'elles seraient plus ou moins valables, mais simplement de montrer qu'une transformation s'opère dans la façon d'envisager l'écriture à l'ère des technologies de l'information et de la communication. Dans la deuxième partie de ce texte, on essayera de comprendre ce que signifie « être écrivain » dans un contexte de connexion permanente au « réseau des réseaux » et on se penchera sur les nouvelles pratiques rédactionnelles introduites par l'usage de l'ordinateur et d'internet, en tentant d'en tirer des conséquences sur la nature des discours produits et leurs rôles dans la « société de l'information ». On y défendra l'hypothèse qu'on assiste à une nouvelle mutation de l'« auteur », qui explose définitivement l'image du démiurge transcendant et strictement individué au profit d'une figure éclatée et réticulaire d'un écrivain agrégateur de représentations.