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mercredi 16 septembre 2020

 "L'entreprise d'argent (ou moderne) semble intrinsèquement liée à l'institution du crédit [...].

L'entreprise se définit comme une forme d'activité comprise entre un engagement (avance) d'argent, et sa récupération, majorée d'un profit." 

(Hélène Vérin, Entrepreneurs, entreprises. Histoire d’une idée, PUF, Paris 1982, p.98)


mercredi 19 août 2020

"Il n'y a pas de mots pour dire les lieux obscurs, Qui résident dans l'être, A l'insu de lui-même." 

José Gayoso, "De l'arbre à l'océan", Nocturnes des Asphodèles et de la Grand'Mare

lundi 6 février 2017

Universelle souffrance

Toute rencontre amoureuse nous semble unique ; l’amoureux se sent en quelque sorte élu, lui, parmi des milliers d’autres, pour ce qu’il a de plus singulier, pour ses qualités les plus personnelles, pour sa façon d’être irréductiblement sienne.

Quand vient la rupture, l’amoureux délaissé est rejeté dans le commun. Son immense souffrance, qui est d’abord celle de la perte d’une partie de soi –car aimer c’est sentir par un deuxième corps, vivre par un deuxième être – est aussi celle d’un retour à l’indistinction. 

La section du lien amoureux rejette les êtres auparavant noués en une tresse unique dans la masse des cœurs semblables. Atomisé, dénudé, soudain identique à tous les autres, l’amoureux délaissé se sent comme un quidam parmi les quidam, c’est-à-dire le plus misérable des hommes.

Ainsi le bonheur amoureux est-il toujours, au sens propre, un bonheur existentiel, car si être aimé d’un autre c’est devenir quelqu’un d’autre, c’est avant tout devenir quelqu’un, c’est exister de façon singulière.

Le malheur amoureux, par contraposée, est une expérience de l’universel. 

La souffrance du commun, de l’indistinction d’une vie insensée car solitaire, privée d’un autre qui la reconnaisse et lui donne sens, est un état connu de tous, tandis que l’élection de l’amour reste le privilège d’un groupe.

Voilà pourquoi la souffrance a des vertus communiantes que le bonheur n’aura jamais : elle est notre lot à tous, le ciment indestructible et glacial de la condition d’être humain, le baptême obligé par lequel il nous faut tous passer et qui nous fait tous frères, frères en absence, frères de sang.

samedi 12 décembre 2015

L'on parle bien entendu, plus que jamais, de socialisme, d'émancipation des classes laborieuses, de bien-être donné au peuple, sans même paraître se douter que tant que les accaparements et que les trusts existeront, tant que l'omnipotence des capitaux réunis sera permise, ce sera la féodalité financière et commerciale beaucoup plus redoutable que celle des nobiliaux détruites par la Révolution. 

Joris-Karl Huysmans, Paris, 1901 ou 1902, Carnets de L'Herne

dimanche 1 novembre 2015


Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l’illusion d’une véritable destinée.

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, 1936.

lundi 12 octobre 2015

Vinieron. Ellos tenían la Biblia y nosotros teníamos la tierra. Y nos dijeron: "Cierren los ojos y recen". Y cuando abrimos los ojos, ellos tenían la tierra y nosotros teníamos la Biblia.

"Ils vinrent. Ils avaient la Bible et nous avions la terre. Et ils nous dirent : "Fermez les yeux et priez". Et quand nous ouvrîmes les yeux, eux avaient la terre et nous avions la Bible".

Eduardo Galeano (1940-2015)

vendredi 28 mars 2014

Location & Liberté



J’ai pour exister un bel appartement, une voiture confortable et un emploi décent. Bien qu’on m’en ait donné mille fois l’occasion, je ne possède aucun de ces agréments. Malgré les égards de mon agence immobilière, les offres de mon garagiste et les enchères de mon patron, je reste locataire...de mon toit, de mon volant, de mon bureau. Car je veux rester libre.

J’ai pour me damner un petit bout de trottoir dans un bois très urbain. J’y vais depuis longtemps, et j’ai pour une certaine artisane d’un antédiluvien métier un entrain sans cesse renouvelé. Entrain qu’elle semble partager à tel point qu’elle voudrait désormais m’offrir ses services gratis pro deo. Mais je préfère les louer. Car je veux rester libre.

J’ai pour me sauver une petite chapelle bien douillette. J’y prie depuis les lustres, je m’y confesse aussi, et le majordome de la maison de Dieu connaît par cœur les errances de mon corps et les vicissitudes de mon âme. Il m’a fait comprendre qu’avec quelque obole, une assiduité sans faille au sermon et son poids en missel, je pouvais espérer le pardon et racheter mes péchés. Mais je préfère les louer. Car je veux rester libre.

lundi 17 février 2014

Alexis de Tocqueville, "Mémoire sur le paupérisme", 1835.


Ne nous livrons donc point à de dangereuses illusions, fixons sur l'avenir des sociétés modernes un regard calme et tranquille. Ne nous laissons pas enivrer par le spectacle de sa grandeur; ne nous décourageons pas à la vue de ses misères. A mesure que le mouvement actuel de la civilisation se continuera, on verra croître les jouissances du plus grand nombre; la société deviendra plus perfectionnée, plus savante; l'existence sera plus aisée, plus douce, plus ornée, plus longue; mais en même temps, sachons le prévoir, le nombre de ceux qui auront besoin de recourir à l'appui de leurs semblables pour recueillir une faible part de tous ces biens, le nombre de ceux-là s'accroîtra sans cesse. On pourra ralentir ce double mouvement; les circonstances particulières dans lesquelles les différents peuples sont placés précipiteront ou suspendront son cours; mais il n'est donné à personne de l'arrêter. Hâtons-nous donc de chercher les moyens d'atténuer les maux inévitables qu'il est déjà facile de prévoir.

dimanche 18 août 2013

Rappel, exemple et horizon...

En quittant sa maison pour se rendre à l'hôtel, l'homme redécouvre le plaisir que procurent une chambre bien rangée et un lit bien fait. Il se rend également compte qu'il ne lui faudrait pas en faire beaucoup plus pour qu'il puisse jouir des mêmes agréments chez lui. La nuit d'hôtel vaut donc autant pour ce qu'elle est que comme rappel, exemple et horizon pour la nuit domestique.

En quittant sa maison pour aller au restaurant, l'homme redécouvre le plaisir que procurent une table bien dressée et des mets finement préparés. Il se rend également compte qu'il ne lui faudrait pas en faire beaucoup plus pour qu'il puisse jouir des mêmes agrément chez lui. La soirée au restaurant vaut donc autant pour ce qu'elle est que comme rappel, exemple et horizon pour le dîner à demeure.

En quittant sa femme pour aller voir son amante, l'homme redécouvre le plaisir que procurent désirs charnels et fougueux ébats. Il se rend également compte qu'il ne lui faudrait pas en faire beaucoup plus pour qu'il puisse jouir des mêmes agréments chez lui. L'adultère vaut donc autant pour ce qu'il est que comme rappel, exemple et horizon pour le mariage.

jeudi 31 janvier 2013

"Résurrection" de Tolstoï

Un roman social sur le monde carcéral russe, une critique en règle de la religion comme idéologie et une célébration de la foi comme soif de justice et elan fraternel



Pour cette deuxième chronique consacrée au regard sociologique des écrivains, je propose de nous déporter –sans vilain jeu de mots– en Russie, dans la Russie prérévolutionnaire de la fin du XIXème siècle, la Russie de Tcheckov, de Dostoëvski, de Gogol et de Gorki, mais avant tout la Russie du grand Tolstoï…Tolstoï, l’auteur du roman-monde Guerre et Paix et d’Anna Karénine, Tolstoï qui a donné ses terres à ses serfs en 1856, cinq ans avant l’abolition du servage, Tolstoï le pacifiste et l’internationaliste convaincu, Tolstoï enfin le mystique et l’anarchiste convaincu, ardent d’une foi chrétienne qu’il voudrait sans entrave dogmatique et cléricale…

Nous sommes en 1899, et Tolstoï publie son dernier roman : Résurrection, une enquête sociologique et mystique sur l’univers carcéral russe, qui balaye aussi bien les prisons de Nijni-Novgorod que les bagnes de Sibérie, l’administration pénitentiaire et les tribunaux tsaristes. L’effort de documentation de Tolstoï sur le fonctionnement du monde carcéral russe est remarquable, à la mesure des fameuses 1000 pages du dossier de Zola pour Germinal, et l’on pourrait très bien lire Résurrection comme une sorte de rapport sur l’état des prisons russes au tournant du XIXème siècle. Pourtant, c’est sa le rôle de la foi dans son roman qui va nous intéresser ici. Pourquoi ce choix, a priori si lointain du regard sociologique que nous nous proposons de déceler chez les écrivains. Eh bien parce que la foi chrétienne dans Résurrection, avant d’être in fine considérée comme une solution, sous la forme pure d’un retour aux Evangiles, à l’absurdité de la misère des prisons russes, est avant tout un problème. C’est d’abord la fausse foi, la morale orthodoxe bien-pensante, que Tolstoï entend dénoncer, car il voit en elle le support idéologique des atrocités refoulées par la société dans ses prisons. En termes marxistes, la superstructure d’une foi décadente supporte selon Tolstoï l’infrastructure pourrissante des prisons.

La fausse foi

Le prêtre accomplissait son ministère, la conscience tranquille, parce qu'on lui avait appris dès l'enfance que c'était là la vraie foi, en laquelle avaient cru tous les saints antiques et que croyaient encore les supérieurs, clergé aussi bien que laïcs. Ce n'est pas qu'il crût que le pain se fût changé au corps du Seigneur, ou qu'il fût profitable de proférer un tas de mots, mais il croyait à ce à quoi l'on peut croire : et le principal c'était que depuis 18 ans qu'il exerçait son ministère, il gagnait largement sa vie et celle de sa famille, et que son casuel lui permettait d'entretenir ses enfants au collège.. C'était aussi ce en quoi croyait le diacre, et encore davantage, car il avait depuis longtemps oublié l'existence de tous les dogmes. Il ne savait qu'une chose, c'était le tarif des divers services. Et il donnait la voix dans ses invocations avec la même conviction avec laquelle d'autres vendaient du bois ou des pommes de terre. Quant à l'inspecteur et aux gardiens de la prison qui n'avaient jamais connu ni pénétré le sens des dogmes de cette religion, pas plus que la signification des cérémonies du culte, ils étaient persuadés qu'il est absolument nécessaire de croire en cette religion qui justifiait leur cruelle profession.. Sans elle, non seulement leur tâche eût été difficile, il deviendrait probablement impossible, sans remords, d'employer toutes ses forces à martyriser son prochain comme ils le faisaient. L'inspecteur était un si brave homme qu'il n'aurait pu mener cette vie, s'il n'avait trouvé appui dans cette foi. Et c'est pourquoi il donnait tant de signes de piété et de dévotion (... ) "
Pages 166 – 167, TOME I - XL –

Ce qu’il y a de remarquable ici, c’est que cette dénonciation de la foi comme idéologie, comme d’un gant pour la conscience permettant à l’homme de commettre des crimes sans s’en sentir coupable, cette dénonciation qui vaudra à Tolstoï l’excommunication de l’Eglise orthodoxe après la parution du roman, ne l’empêche pas de proposer comme principal remède à l’enfer des prisons la source même de cette foi dont il dénonce le dévoiement par l’institution religieuse. Ici, la foi n’est plus l’objet dont la plume acérée de l’écrivain dissèque les mécanismes psycho-sociaux, elle est sujet de son engagement pour une société fraternelle et juste. Certes Tolstoï ne fait plus alors figure de sociologue, mais la sociologie contenue dans l’objectivité de ses constats et l’impartialité de ses analyses vient finalement renforcer ses solutions…c’est ainsi que la résurrection du personnage principal à travers la redécouverte des evangiles ne survient qu’à la toute fin du roman, comme une prescription spirituelle obligée après un diagnostic sociologique rigoureux…

La vraie foi

Et le même phénomène se produisit chez Nekhludov qui se produit souvent chez les personnes accoutumées à la vie spirituelle. Une pensée, qui d'abord leur a paru étrange, paradoxale, fantaisiste, soudain s'éclaire à leurs yeux des résultats de toute une expérience jusque-là inconsciente, et devient aussitôt pour elles une simple, claire, évidente vérité. Ainsi s'éclaira soudain, aux yeux de Nekhludov, la pensée que l'unique remède possible au mal dont souffraient les hommes consistait en ce que les hommes se reconnussent toujours comme ayant une dette envers Dieu, et, par suite, comme n'ayant nul droit de juger ni de punir les autres hommes. Il comprit soudain que l'effroyable mal dont il avait été témoin dans les prisons et les convois, et que la tranquille assurance de ceux qui produisaient ce mal ou qui le toléraient, que tout cela provenait uniquement d'une cause très simple. Tout cela provenait de ce que les hommes avaient entrepris une chose impossible ; étant mauvais eux-mêmes, ils avaient entrepris de corriger le mal. Des hommes vicieux prétendaient corriger des hommes vicieux. Or, étant vicieux, ils ne pouvaient que propager le vice, au lieu de le corriger ; étant corrompus, ils répandaient autour d'eux leur propre corruption. La réponse que Nekhludov cherchait avec angoisse sans pouvoir la trouver, c'était la même réponse qu'avait faite Jésus à Pierre : la réponse était qu'on devait pardonner toujours, non pas sept fois, mais septante fois sept fois.

29ème et dernier chapitre.

Mais aujourd’hui qu’en est-il de l’état du système carcéral russe. Tolstoï n’est plus et il n’est pas sûr que la littérature russe contemporaine lui ait trouvé un successeur. Nous nous en remettons donc à l’effrayant documentaire « Les prisons russes », de Marie Lorand, diffusé en novembre dernier sur France Télévisions.

http://www.dailymotion.com/video/xqy9dr_inside-dans-les-prisons-russes_webcam