lundi 6 février 2017

Universelle souffrance

Toute rencontre amoureuse nous semble unique ; l’amoureux se sent en quelque sorte élu, lui, parmi des milliers d’autres, pour ce qu’il a de plus singulier, pour ses qualités les plus personnelles, pour sa façon d’être irréductiblement sienne. 

Quand vient la rupture, l’amoureux délaissé est rejeté dans le commun. Son immense souffrance, qui est d’abord celle de la perte d’une partie de soi –car aimer c’est sentir par un deuxième corps, vivre par un deuxième être –  est aussi celle d’un retour à l’indistinction.  

La section du lien amoureux rejette les êtres auparavant noués en une tresse unique dans la masse des cœurs semblables. Atomisé, dénudé, soudain identique à tous les autres, l’amoureux délaissé se sent comme un quidam parmi les quidam, c’est-à-dire le plus misérable des hommes. 

Ainsi le bonheur amoureux est-il toujours, au sens propre, un bonheur existentiel, car si être aimé d’un autre c’est devenir quelqu’un d’autre, c’est avant tout devenir quelqu’un, c’est exister de façon singulière. 

Le malheur amoureux, par contraposée, est une expérience de l’universel.  

La souffrance du commun, de l’indistinction d’une vie insensée car solitaire, privée d’un autre qui la reconnaisse et lui donne sens, est un état connu de tous, tandis que l’élection de l’amour reste le privilège d’un groupe. 

Voilà pourquoi la souffrance a des vertus communiantes que le bonheur n’aura jamais : elle est notre lot à tous, le ciment indestructible et glacial de la condition d’être humain, le baptême obligé par lequel il nous faut tous passer et qui nous fait tous frères, frères en absence, frères de sang.